A l’aveuglette Vous écoutez le bulletin montagne pour les Pyrénées ariégeoises valable pour le lendemain, on vous promet que le temps se dégagera largement en milieu de journée. Alors vous y allez, comme ça, un jour de semaine, en espérant être là -haut, seul sous les sommets. Le lac vous attend, la beauté minérale, l’eau, le vent, le soleil et la plus belle peut-être des pêches au fouet quand les conditions sont réunies. Le brouillard est très épais de si bon matin, mais c’est prévu, ça se dégagera d’abord par le haut, le monsieur à l’accent rigolo de St Girons l’a affirmé. Vous marchez, vous ne voyez pas l’embranchement qui monte sur la droite, ou bien vous n’y êtes pas encore. Vous montez le long d’une vague sente, vous croyez que vous allez croiser le chemin, inévitablement. Et pourtant non, et le gispet devient terriblement glissant, la première glissade sur deux mètres sert d’avertissement. il faut monter en s’accrochant aux pieds noueux de genévrier, espérer que la pente s’arrondira un peu vers là -haut, parce que de toute façon descendre serait encore plus périlleux. Vous rencontrez une piste non balisée sur le replat tant espéré, arrivez sur une cabane non signalée sur la carte trop vieille ; et plus loin c’est la rupture de versant : où aller quand on n’y voit pas plus qu’à quelques dizaines de mètres ? Vous suivez le sentier qui arrive à cette cabane : surtout ne pas perdre ce fil-là , et tant pis pour le lac, et tant pis pour la pêche car déjà la journée est très entamée, cela fait trois heures et plus que vous peinez, et maintenant l’angoisse ne vous quitte pas. Pourtant le chemin arrive sur une grande jasse d’altitude qui vous évoque quelque chose, d’autant plus qu’un autre chemin fait ici la jonction. Quelques mètres de plus et le lac est là , deviné dans les masses grises, senti sous les nappes encore plus épaisses qu’ailleurs. Le disque solaire apparaît brièvement par instants, sans que jamais la grisaille s’en aille. Aucun espoir de pêche semble-t-il. Pourtant, le temps du casse-croûte, il vous semble bien entendre gober, sans pouvoir estimer la distance ni la réalité de la chose ; il faut s’y essayer. Les posés se font au jugé, seul le petit pompon noir paraît flotter en l’air, la surface de l’eau semble plus haut qu’elle ne l’est vraiment. Chimères, tourbillons gris, un début de vertige. Un gobage sonore, quelques mètres et pourtant à la limite de visibilité. Ferrage réflexe, tension de la soie : un beau poisson est là , inespéré. Déjà le froid gagne, vient la fin d’après-midi et le moment de rentrer pour éviter de connaître la même mésaventure qu’à la montée. Plus de quatre heures de crapahut le matin quand il en faut moins de deux, une heure trente le soir, mais un poisson donné, le dernier qui sait ?