Bicho da agua

3 septembre 2010

Brésil

Lagoa das Pedras

christophe douziech

Un mur végétal défile. Ma rêverie matinale cesse soudainement, l’embarcation quitte le milieu de la grande rivière et file désormais vers la berge sablonneuse. Amarrés à un arbre émergent, nous attendons, Philippe et moi, le retour de cet indien qui ne quitte jamais son peuple et son village, Jatoba. Ce dernier a vite disparu dans la forêt pour s’assurer des lieux. On se tait, on écoute. Les oiseaux, innombrables, saluent un jour nouveau. notre guide est de retour, c’est bien là. On s’agrippe aux racines pour escalader la rive et pénétrer dans la végétation. La saison sèche s’éternise, pas une goutte de pluie depuis six mois, les feuilles crissent sous nos pas. Je passe devant, un sentier se dessine. Visibilité réduite à une dizaine de mètres, au-delà, ce ne sont que des taches vertes, brunes, lumineuses, ombrées, des entrelacs de lianes et de branches. Enfin, l’eau argentée. Un héron violine a quitté sa branche, s’élève avant même que mon pied n’atteigne le bord mouvant. Une barque de métal est là qui va nous permettre de prospecter cet ancien méandre. Nous quittons l’ombre et glissons sur l’eau figée. Tout à l’entour, des nuages de vase rougeâtre se forment subitement, trahissant la fuite affolée des poissons des lieux. Certains choisissent la fuite aérienne, les sauts tendus en ultime recours. Il nous faut gagner des eaux plus profondes pour tenter quelques lancers et espérer des prises. Une masse sombre à proximité de cet arbre mort, elle bouge, ce n’est donc pas un bois noyé… La mouche s’immerge, le poisson continue d’avancer. Une brève rotation du poignet pour animer les fibres du streamer, la bête s’est arrêtée. Ferrer fort, très fort, à plusieurs reprises pour conjurer le décrochage. Une nuée de sédiments, la canne accuse le coup et la soie s’échappe de ma paume serrée. Le poisson va sauter sous peu, entièrement en secouant la tête, moment critique où la ligne souvent se détend, où la mouche revient choir mollement à portée du pêcheur. Cette fois-ci, ça a tenu et j’ai pu contrer la fuite mais rien n’est encore gagné car désormais la soie est passée sous la coque; le fouet immergé en catastrophe, je pivote pour me dégager et reprendre de la hauteur. La pointe du bas de ligne est tellement forte que la soie pourrait souffrir… Lors d’une précédente rencontre avec une poutre brune, ma soie de 9 a cédé quand je bridais fort… Plus tard, Philippe a remarqué ce fil rose flottant dans les vaguelettes. Jatoba s’en est saisi, le poisson n’a pas aimé et il a fui avec un fil rose plus court… Voici le client, l’ouverture des pinces suffit à peine pour emprisonner la mandibule charnue de cette créature aux yeux vitreux. Une bête des temps anciens, un peu inquiétante avec ses chicots noirâtres, un trairao ou aymarra. Son violent coup de queue me rafraîchit le visage, repeigner la mouche, trouver une autre bûche, la chaleur monte…

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