Fatigué et déçu par ce séjour en montagne où une fois de plus la pêche n’a pas été à la hauteur des espérances. Je trouve que quelque chose ne va plus sur les lacs, et je me demande si certains d’entre vous ont le même ressenti. J’essaierai de ne pas être long, mais il faut que je me raconte un peu… J’ai découvert il y a longtemps ce milieu si particulier des lacs pyrénéens, leur décor minéral et la sauvagerie de certains endroits. Ça a commencé l’année de mon permis de conduire quand, avec un copain, nous sommes partis vers la haute Ariège, le Bleton 1ère édition fraîchement sorti des presses dans une poche du sac à dos (ce qui permettra aux connaisseurs de me dater plus finement qu’au carbone 14). On partait sans météo et ça nous a valu de rencontrer toutes les conditions possibles entre la neige et l’orage, on s’est fait peur mais on s’est fait plaisir aussi avec des moments inoubliables. Puis le rayon d’action s’est élargi, et j’ai été presque partout du Carlit à l’Ossau. Entre un groupe accompagné, des sorties à deux ou trois et beaucoup de raids pour moi, j’ai passé pas mal de saisons à plus de trente jours en altitude. Bien sûr maintenant c’est plus dur, il me faut presque le double de temps pour atteindre les rivages. La 10 pieds est devenue progressivement moins encombrante, les cartes se sont étoffées, les services météo complétés… il y a l’alti, le GPS. Trop de sécurité qui fait qu’on n’envisage plus de sortir si tous les paramètres ne sont pas au vert, et qu’on ne rencontre plus là-haut les conditions limites qui peuvent rendre les truites folles. Je sais bien qu’un même lac semblera vide un jour et que le visiteur qui passera un peu plus tard en parlera comme du plus poissonneux, mais je trouve que je rencontre plus de bassines vides depuis quelque temps. Qui dira le plaisir de poser une mouche sur l’eau ridée au dessus de gros blocs immergés, de trouver la truite postée tout au bord à l’ombre du rocher quand la chaleur semble interdire tout espoir, ou le bonheur incroyable de découvrir une laquette herbeuse dans laquelle des farios se cachent à l’insu de tous ? La fréquentation des sites a augmenté, le respect des lieux n’a pas suivi, et en ce qui concerne les pêcheurs, il n’y a qu’à voir les restes d’un bivouac, et les tripes blanchies des poissons vidés qui restent longtemps dans l’eau froide. Respect des captures et des pêcheurs qui viennent après : j’ai encore eu l’an dernier une truite dans mon filet qui rendait des asticots… Alors oui je suis déçu ; je vois bien que je ne peux plus en faire autant. Oui j’ai envie de m’arrêter sur les rivières que vous décrivez dans vos news, de voir si je pourrais moi aussi toucher ces panthères splendides, parce que les beaux poissons je ne les vois plus là-haut. Les Gaves pour moi ce sont des ruisseaux que je franchis en deux pas, et les Nestes, des murmures au flanc du Néouvielle. Pourtant, hier encore j’y ai cru, quand on montait la tente et que de petits sedges noirs voletaient ; j’y ai cru parce que ma grande fille était là avec son carnet à dessin alors qu’elle ne m’aurait jamais accompagné pour une sortie en rivière. Comme les petits points noirs piquetaient la surface du lac, j’y ai cru. Pourtant les gobages étaient rares, seuls de petits poissons se manifestaient sur les bordures peu profondes. J’y ai cru et j’ai tenté ma chance jusqu’à ce que la brume dense dévale sur nous et que le vent nous ensorcelle. La ouate grise et le crépuscule ont transformé les crêtes en murailles et créneaux, les pins rabougris sont devenus autant de tourelles et un improbable château a surgi puis disparu. Ensuite, les « fachillères », ces chimères grises nées des tourbillons de vent fou se sont mises à secouer la toile. J’y ai cru, mais là, je n’étais plus à la pêche.