Le vent s’est levé. Les fines feuilles des saules s’abattent sur les courants de la rivière. Ici, loin des berges de la Dordogne corrézienne, nulle rafale, nulle salve de glands précipités des chênes rivulaires -mais des craquements secs, des chutes de branches mortes. Je remonte une île de galets, jusqu’à la ceinture dans les herbes hautes. Il devait dormir dans la végétation et mon pied lourd l’a alerté. Un héron, l’aigrette retroussée, le bec entrouvert de stupeur et d’effroi. Les ailes écartées, il tente de quitter la terre mais ne le peut. Je le force mais rien n’y fait. Il choisit alors de gagner le courant et de s’y laisser porter, tel un canard bleu au long cou, une espèce inconnue. Le bec toujours en alerte, il vogue avant de se redresser et de gagner la berge opposée. Me voici parvenu à l’amont, un grand radier transversal marque la fin d’un long calme. Là, comme autant de fugaces mirages, des triangles noirs émergent, s’évanouissent, trahissant les queues d’une bande de barbeaux occupée à suçoter les mousses des pierres. Je songe à des pêches lointaines où de semblables apparitions de pointes caudales laissent espérer la prise de bonefishes. Point de crevette translucide ni de bébé crabe à proposer mais un sedge de forte taille, un « tabana » au fanal vert fluorescent. De temps à autre, l’un des poissons rompt l’eau et laisse un ovale silencieux puis redescend rejoindre les copains. Je tente, la mouche est ignorée. Je retente, l’artifice touche l’eau, dérive, un barbeau s’élève, sort le museau, l’engloutit posément, en complète apesanteur. Je tends le fil, un remous bruyant, d’autres suivent aussitôt, c’est la panique et la fuite vers le gour. Je sens sa vigueur dans le liège mais désormais il vient à portée de main. Heureux je suis, comme si j’avais capturé un poisson rare, improbable. Son armure dorée, la flamboyance des peupliers dans la splendeur du jour, les mouvements de son œil fixent l’instant, cet instant de bonheur, un instant de pêche. Je sors la grenade cueillie ce matin, les rubis pâles de ses fruits cèdent sous mes dents, libérant leur douceur acidulée.