Il est 20h et l’eau est en train de redescendre. La petite éclusée qui a fait monter le Gave se dissipe maintenant. L’eau reste un petit peu mâchée par rapport à hier, mais tout parait possible ce soir. Je prépare d’ailleurs une pointe robuste, du 16%. Une bonne oreille de lièvre. Rêvons un peu. D’ailleurs là bas, sous l’arbre, devant cette grande pierre plate qui forme un seuil, je crois qu’un poisson vient de gober. Mettons nous calmement en position. Il est si tôt ! La lumière sera idéale pour faire quelques photos de ce poisson, il n’y a qu’à le prendre. Quelques minutes passent mais rien ne bouge. Ah si, la revoila ! Petit gobage en plein courant. Quel joli poste ! Je la laisse s’installer gentiment. Il est 20h30, l’heure des résultats du loto. Tous les gagnants ont tenté leur chance, n’est ce pas ? La première dérive ne suscite aucune réaction, la seconde non plus. Petit doute : c’est un peu gros le 16, non ? Elle regobe. Je relance. Elle monte. Je ferre. Je viens d’aggriper un super tanker. Deux ans que j’attendais de retoucher un tel poisson. Démarrage vers l’amont, sur les banquises. Elle change d’avis et fonce sur moi, plein aval. Elle est à mes pieds, nageant tranquillement en plein courant. C’est sans aucun doute la plus grosse truite que j’ai jamais tenu de ma vie, rivière et réservoir confondu. Quel poisson ! On dirait un petit crocodile, le dos vert piqueté d’énormes ocelles noires, les flancs plus clairs, les joues argentées. Elle se maintient ainsi pendant plusieurs secondes, une éternité. Puis, le fil se détend. Ma mouche s’est décrochée. Ce fut très doux. Amicalement, elle continua à nager à mes côtés, puis parti vers l’amont et je la perdis des yeux, ombre parmi les ombres. Le niveau de la rivière remonta un peu et il fallu attendre quelques temps avant de revoir des poissons gober. J’avais du mal à pêcher et une banale petite 35 eut tout de même le coeur de venir jusquà ma main. Un autre poisson probablement assez gros fut également décroché sans que je sache vraiment comment il avait pris ma mouche. Sur le trajet du retour la douce voie de Norah Jones m’arracha presque quelques larmes. A dans deux ans. Sun rise, sun rise …